Carole Fives, écrivaine originaire de la région des Hauts-de-France, partage son temps entre Lille et Lyon. En cette rentrée littéraire, elle vient de publier un quatrième roman chez Gallimard : Térébenthine.
On y retrouve son style alerte, vif, et sa façon presque naturelle de croquer ses personnages dans des dialogues qui sonnent juste, comme dans des scènes de la vie ordinaire.
C’était une belle occasion de l’interroger plus personnellement sur ses goûts en matière de littérature et de peinture, ses projets, et cette passion d’écrire qui l’anime et s’est imposée maintenant depuis plusieurs années.

F-X Farine : Bonjour Carole Fives. On se connaît depuis 2009. À l’époque, tu t’apprêtais à publier Zarra, un petit roman jeunesse à l’École des Loisirs. Quel chemin parcouru depuis !

tenir-jusqu-a-l-aube-carole-fivesCarole Fives : Hé oui, déjà 11 ans ! Je n'ai pas l'impression qu'il se soit passé tant de choses que ça. Un livre tous les deux ans, j’ai trouvé mon rythme.

Si l’on devait lire un de tes livres pour commencer à te découvrir, lequel conseillerais-tu ?

Mon roman Tenir jusqu'à l'aube… En plus, il vient de sortir en poche chez Folio.

Tes romans embrassent la cause féministe. Surtout les deux derniers. Je vois de plus en plus de jeunes autrices, plutôt « quadra », qui s’emparent de ce thème à bras-le-corps comme Amandine Dhée, Nathalie Yot, Perrine Le Querrec (en poésie) ou Fanny Chiarello.
Les connais-tu ? Si oui, vous est-il arrivé d’échanger sur vos chantiers d’écriture respectifs ?

Oui, j'ai beaucoup d'amies autrices. Il nous arrive bien sûr d'échanger, en particulier avec Amandine Dhée, Géraldine Barbe, Fanny Chiarello… Le principal reste aussi que nous nous lisons les unes les autres, et que le dialogue se fait avant tout à travers nos écrits. En ce moment, je lis Rachel Cusk. Ça me fait beaucoup réfléchir.
Rachel Cusk est une autrice anglaise que j'ai connue grâce au film La vie domestique, une adaptation de son roman Arlington Park, paru aux éditions de l'Olivier. Je lis ses autres textes et j'aime autant les idées féministes qu'elle y développe que la façon dont l'écriture surgit, souvent à travers des monologues qui s'enchaînent, de personnage en personnage. Il y a chez elle quelque chose de Nathalie Sarraute qui me plaît énormément.

Quels sont les écrivains, femmes et hommes, que tu lis et suis aujourd’hui ?

Jean-Philippe Toussaint, Julia Deck, Christine Angot, Valérie Mréjen, Emmanuelle Bayamack-Tam, Hélèna Villovitch, Camille Laurens, Marie Darrieussecq, Régis Jauffret, Judith Hermann, Sybille Grimbert, Elena Ferrante, Mary Gaitkskill, Ariana Harwicz... Je lis de plus en plus les femmes ! Vivian Gornick aussi.

Dans ton dernier roman, Térébenthine, on suit le parcours compliqué de trois étudiants à l’École des Beaux-Arts de Lille, au début des années 2000. Ils aspirent à devenir peintres et sont plutôt contrariés, dès le début, voire découragés par l’institution elle-même…
Depuis la sortie de ce livre, as-tu eu des retours de profs ou de l’institution elle-même ? Si oui, de quelle(s) sorte(s) ?

terebenthine-caroles-fivesOui, je suis par exemple invitée dans des écoles d'art pour parler du livre, de la place de la peinture aujourd’hui... J'ai surtout de nombreux messages d'étudiants en art ou d’artistes qui se retrouvent dans ce que je décris...
Dans ce livre, ce n'est pas du tout, de ma part, une critique des écoles d'art, mais une critique d'une sorte d'académisme qui a fait que certaines pratiques artistiques ont été rejetées pendant des décennies...

Dans ce genre de rencontres, est-ce ta réflexion qui les intéresse en tant qu'écrivain ou ton regard d'ex-étudiante des Beaux-Arts ?

Les deux. C'est ma place justement à cet endroit, car je mets apparemment des mots sur un malaise partagé par deux générations d'artistes, entre les années 1970 et les années 2000… C’est une parole qui me paraît importante, elle décrit une période de l’histoire de l’art français.

Le fait que tu aies su faire un pas de côté en quelque sorte...

Oui, ce n'est pas un pas de côté, ça me constitue vraiment, mon travail d'écrivain est né de cette impuissance avec l’image dans les arts plastiques. Malgré le rejet de certaines pratiques artistiques par les institutions, les gens ont continué à dessiner, à peindre, dans le mépris et l'indifférence générale...

Tu veux dire que, pour ces étudiants, la peinture était malgré tout plus forte que l'enseignement dispensé ?

Oui, il était interdit de peindre en France et pourtant, partout, des gens, jeunes ou moins jeunes, continuaient à faire avancer l'histoire de la peinture.
En Allemagne Gerhard Richter, en Afrique du Sud Marlène Dumas, en Belgique Luc Tuymans et Charlotte Beaudry, en France Marc Desgranchamps et Françoise Pétrovitch, aux États-Unis Alex Katz et bien d’autres...

Est-ce que l’écriture de ton dernier roman t’a donné envie de reprendre les pinceaux ? Ou alors, comme Gainsbourg, as-tu définitivement rangé la peinture derrière toi ?

Oui, cela m'a donné envie de reprendre les pinceaux, car il manque clairement la dimension du corps à la littérature, le geste, l'engagement physique... Mais je crois que j'écris comme je peignais, de façon très libre. Et je faisais du portrait. Je continue en littérature.

T’intéresses-tu encore à la peinture aujourd’hui ? Fréquentes-tu les musées, les expos ? Quels artistes contemporains trouvent grâce à tes yeux ?

Oui, bien sûr, je m’intéresse énormément à l’art ! Cette semaine, j’ai vu la première rétrospective d’Edi Dubien à Lyon, puis l’expo d’une jeune artiste, Katia Monaci, qui, après avoir exposé à Lasécu à Lille, vient de faire sa première expo à Paris… J’aime beaucoup le travail de Claire Tabouret, de Julien Baete, de Jules de Balincourt… et j’ai une tendresse toute particulière pour la peintre qui a fait le bandeau de Térébenthine : Charlotte Beaudry, qui vit et expose à Bruxelles.

c est dimanche carole fivesEn relisant un de tes livres précédents pour l’interview, C’est dimanche et je n'y suis pour rien, paru en 2014, je me suis aperçu qu’un embryon de ton dernier roman (Térébenthine) était peut-être déjà en germe dans celui-ci ? À plusieurs moments car, ton héroïne, Léonore, y est déjà peintre « en formation ».

Oui, il y a souvent des peintres dans mes romans, ou des artistes. Dans C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Léonore avait renoncé à sa carrière d’artiste pour enseigner les arts plastiques en collège. Et ce renoncement avait aussi d’autres origines, qu’on découvre dans le livre…

J’imagine que tu es plutôt prise, en ce moment, par la promotion de Térébenthine ?
As-tu déjà une idée de ton prochain livre ? Sinon, as-tu d’autres projets dans l’immédiat ?

Non, c’est un moment de vacuité entre deux livres. J’ai du mal à me lancer immédiatement dans un nouveau projet littéraire. J’ai besoin de reconstituer le terreau, mais c’est toujours assez douloureux, entre deux livres, ce temps nécessaire où on a l’impression qu’on n’est pas « productif », ou « rentable »…

Ton précédent roman, Tenir jusqu’à l’aube, était très prenant et très visuel. J’y ai parfois retrouvé l’atmosphère de certaines nouvelles de Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Gavalda. As-tu été approchée pour une adaptation de ce livre au cinéma ?

Oui, ce roman est en cours d’adaptation pour le cinéma, par une réalisatrice très talentueuse, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment.

comment-faire-garder-ses-parents-carole-fivesOn ne sait pas forcément que tu as aussi écrit des romans jeunesse et plusieurs albums pour enfants. Peux-tu nous parler de ce travail-là ? De ce que cela t’apporte du point de vue de l’écriture, des collaborations, etc. ?

Oui, bizarrement j’écrivais plus pour les enfants quand je n’en avais pas moi-même… j’écrivais avec ma propre enfance, en fait… Sauf, Comment faire garder ses parents ? et À ton âge, qui sont plus récents. J’aime surtout travailler avec des illustratrices, en fait, c’est ce que j’aurais aimé faire, illustratrice. Mais je n’en ai pas la patience : reprendre un même thème sur plusieurs pages, trouver un univers graphique pour un texte, je trouve ça passionnant, et j’adore voir travailler les illustratrices, leurs ateliers, leur originalité…

Cette interview va être publiée sur le site de la Médiathèque départementale du Nord. Dans ce cadre-là, pourrais-tu nous dire quel est ton rapport aux bibliothèques, les fréquentes-tu ?

Oui, je ne m’en cache pas, j’écris exclusivement dans les cafés (le matin) et dans les bibliothèques (l’après-midi). Je suis née dans une bibliothèque ! C’est le seul lieu où je me sente chez moi, ça dure depuis 48 ans…

Interview réalisée par François-Xavier Farine, jeudi 29 octobre 2020.

La plupart des ouvrages de Carole Fives sont disponibles en prêt à la Médiathèque départementale.

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